vendredi 7 septembre 2012

Fragilité

          
phatpuppy.deviantart.com
        

          
Anne, par exemple, infirmière, était venue en consultation pour des symptômes dépressifs chroniques et une terrible image d’elle-même. Elle se trouvait grosse et laide ( « écœurante » disait-elle) alors qu’objectivement elle était plutôt jolie et son poids tout à fait dans la moyenne. Comme elle était aussi d’un naturel gai et engageant, son image de soi était clairement déformée. En l’écoutant, j’ai compris que cette image s’était ancrée en elle pendant les derniers mois de sa grossesse, trois ans auparavant. Elle se souvenait distinctement du jour où son conjoint, à qui elle reprochait de ne plus jamais passer de temps avec elle, a finit par lui dire « Tu as l’air d’une baleine. Tu es la chose la plus écœurante que j’ai jamais vu ! » Dans d’autres circonstances, même meurtrie, elle se serait défendue, peut-être même lui aurait-elle répondu qu’il n’était pas non plus exactement Paul Newman. Mais sa grossesse avait été difficile, elle avait du arrêter de travailler très tôt, elle n’était pas sûre de retrouver son emploi, elle avait perdu confiance et était terrifiée à l’idée que Jack pourrait la quitter après la naissance de l’enfant, comme son père à elle avait quitté sa mère. Elle était vulnérable et impuissante. Il n’en fallait pas plus pour que cette remarque toxique prenne une dimension traumatisante qu’elle n’aurait jamais du avoir.
Que ce soit en raison de l’intensité du traumatisme ou de la situation de fragilité de la victime, un évènement douloureux devient alors « traumatisant » au sens propre du terme. (...) au lieu d’être digérée, l’information concernant le traumatisme se voit alors bloquée dans le système nerveux, gravé dans sa forme initiale. Les images, les pensées, les sons, les odeurs, les émotions, les sensations corporelles et les convictions que l’on en a tirées sur soi (« Je ne peux rien faire, je vais être abandonné ») sont alors stockés dans un réseau de neurones qui mène sa propre vie. Ancré dans le cerveau émotionnel, déconnecté des connaissances rationnelles, ce réseau devient un paquet d’information non traitée et dysfonctionnelle que le moindre rappel du traumatisme initial suffit à réactiver.
        
     
David Servan-Schreiber

8 commentaires:

  1. Et...? Que faut-il faire pour "dénouer" tout ça...?
    Parce que forcément, s'il y a "stockage" il peut y avoir "déstockage" non?
    J.

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  2. @ J. anonyme

    Il fallait venir en consultation chez moi...:)
    Sauf que c'est trop tard... suis à la retraite !!
    :-)

    Mais oui, on peut déstoker tout ça.... On n'a pas attendu les "décortiqueurs" du cerveau pour le faire....:)

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  3. D’après mes lectures, on ne « déstocke » pas... on corrige. :-)
    En fait, c’est dans le texte de la note « empreinte » (http://koryganne.blogspot.fr/2012/08/empreinte.html)
    Je cite : la « psychothérapie comportementale est bien connue pour pouvoir induire ainsi l’ « extinction » des réflexes conditionnés. »
    Mais l’empreinte reste là en réalité. On apprend juste à ne plus en tenir compte.

    Sinon, pour les traumatismes précis... on peut employer l’EMDR (programmation et désensibilisation par le mouvement de l'œil)... mais cette technique ne fait pas l’unanimité.

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  4. En gros on fait le tri dans le stock! On re-stock les données obsolètes dans un container "ne plus utiliser" ça devient un peu comme les déchets nucléaires quoi : le truc encombrant à manipuler avec précaution et qui ne sera jamais vraiment recyclé... :D

    Quand à l'empreinte...mouais une sacrée merde...en somme faut marcher et remarcher correctement sur l'empreinte pour en créer une nouvelle et ne plus tomber dans les ornières de l'ancienne ;)

    Je suppose finalement qu'on ne se défait jamais totalement des choses qui nous ont marqué.. Ce traumatisme faut juste qu'il devienne une fêlure qui ne met plus en danger l'édifice que nous sommes, constitué de millier de souvenirs conscient et inconscients, de failles, et de colmatages "maison" ;)

    Tenir debout et parvenir à ne plus se laisser démonter et casser par nos vents intérieurs...

    Bientôt de passage dans ton coin...
    Wait and see?

    Bises

    J.

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  5. tu dis :
    "Je cite : la « psychothérapie comportementale est bien connue pour pouvoir induire ainsi l’ « extinction » des réflexes conditionnés. »
    Mais l’empreinte reste là en réalité. On apprend juste à ne plus en tenir compte. "
    -----

    C'est en effet la chose que l'on peut obtenir par la psychologie comportementale. (dont je n'ai pas l'expérience.)
    Une sorte de moindre mal qui permet de survivre… Sauf que la blessure centrale n'est pas guérie… Donc l'effet s'atténue à la longue.
    Je dirais : effet à court terme intéressant. Effets à long terme… C'est une autre histoire…

    Mais d'autres approches thérapeutiques permettent des résultats beaucoup plus durables voire définitifs, concernant un certain nombre de « traumatismes » entravant une vie dite normale….
    Je ne parle pas en l'air !
    Je parle de ma propre expérience en tant que « patient ».

    Évidemment il n'y a pas de miracle !
    Et il faut beaucoup de temps, ce qui est décrié dans notre société du tout tout de suite…
    Mais entre une empreinte qui demeure comme une tache sur la peau… Et un traumatisme actif comme une blessure qui saigne… Il y a quand même pas mal de progrès !

    Mais sans doute que l'essentiel est de trouver la méthodologie qui convient personnellement. En évitant les charlatans… Cet évitement constituant en soi un parcours du combattant !…

    voili voilou, Ma très modeste expérience…

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  6. Mais quel est l'approche thérapeutique qui mène à ça ?

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  7. Il faut aussi avoir décelé l'évènement devenu traumatique et qui se réactive de façon récurrente...

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  8. ou bien être touché(e) par la grâce ... :)

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